Épisode n° 4 : Raison d’être, actions et enjeux juridiques de la Fondation d’entreprise Martell

Les Voix de l'Art - Pratiques & Cadre juridique - Épisode n°4

Entretien avec Maxime Heylens
Secrétaire général de la Fondation d'entreprise Martell


Pour cet épisode de rentrée des Voix de l’art, j’ai la chance d’échanger avec Maxime Heylens, secrétaire général de la Fondation d’entreprise Martell.

Maxime a une double formation en management des institutions culturelles et en histoire de l’art. Il a commencé sa carrière à la Direction des Affaires Culturelles de la Ville de Paris puis a travaillé sur des projets culturels internationaux pendant plusieurs années au Consortium Museum, centre d’art contemporain de Dijon. En 2014, il cofonde Less is More Factory avec Nathalie Viot et Philippe Bissières. Il rejoint la Fondation d’entreprise Martell dès sa création, en 2017.

Maxime, la Fondation Martell n'est pas une fondation d'entreprise classique : c’est un lieu vivant de 3 200 m², doté d’ateliers de production, de résidences, d'espaces d'exposition et d'un ancrage très fort à Cognac.


Tiphaine GOURLAY


Pour planter le décor, comment qualifieriez-vous sa raison d’être ? Et pouvez-vous, s’il vous plait, nous présenter vos grandes familles de projet ?

Maxime Heylens


La Fondation d’entreprise Martell est effectivement assez singulière. Tout d’abord, elle n’est pas qu’une structure de mécénat, elle est aussi une fondation opératrice, en charge de l’exploitation et de la programmation d’un lieu ouvert au public. Cette dimension très concrète est essentielle : les créateurs et leurs projets ne sont pas seulement soutenus financièrement, ils sont développés et parfois même conçus ici, au contact d’une équipe, d’ateliers, de savoir-faire, de partenaires et d’un territoire.

Notre raison d’être est de soutenir la création et d’encourager l’innovation pour répondre aux grands enjeux de notre temps, en particulier les transitions environnementales et les nouvelles façons d’habiter le monde.

Nous voulons soutenir des artistes, des designers et des chercheurs qui nous aident à imaginer de nouveaux modes de pensée et d’action. Nous cherchons ainsi à faire de la Fondation un lieu de découverte, de dialogue et de collaborations interdisciplinaires. Notre ancrage à Cognac nous conduit naturellement à croiser les perspectives locales et globales, afin que les projets portés ici aient une pertinence pour l’écosystème immédiat tout en trouvant un écho au-delà.

Nos activités se structurent autour de plusieurs grandes familles.


Il y a au cœur de notre rythme les résidences de recherche et de création, qui donnent aux designers, artistes et chercheurs accueillis du temps, des espaces de travail et un environnement propices à l’expérimentation.


Viennent ensuite les expositions, ouvertes de mai à décembre, qui permettent de partager avec le public des démarches et des œuvres contemporaines ouvrant sur des visions du monde souvent portées par des créateurs éloignés de nous.


Nous développons également tout au long de l’année des ateliers de pratique et d’initiation, notamment autour des savoir-faire (soufflage de verre, ébénisterie, céramique…), ainsi qu’une programmation culturelle faite de rencontres, de conférences et d’événements.


Enfin, nous conduisons des projets territoriaux, parfois hors les murs, en synergie avec des acteurs culturels, collectivités, établissements d’enseignement ou de recherche et partenaires privés.

Ce qui relie toutes ces activités, c’est la volonté de ne pas dissocier la création de la transmission. Nous voulons à la fois donner aux créateurs les moyens d’expérimenter et permettre aux publics de prendre part à cette réflexion. Un bel exemple s’incarne dans nos ateliers, installés derrière de larges baies vitrées pour donner à voir le travail et les outils davantage que l’œuvre achevée.

Tiphaine GOURLAY


Votre réponse nous permet d’appréhender la diversité et la richesse des activités de la Fondation. Elle doit en outre répondre aux exigences d’un grand groupe tel que Pernod Ricard et aux contraintes juridiques liées à son domaine d’activité (notamment issues de la loi Evin).

Comment parvenez-vous à articuler indépendance artistique et mission d’intérêt général tout en vous inscrivant dans la culture du groupe ?

Maxime Heylens


L’équilibre repose d’abord sur une répartition très claire des rôles. Le groupe Pernod Ricard et la Maison Martell sont à l’initiative de la Fondation et lui donnent les moyens d’agir, mais la Fondation remplit une mission d’intérêt général à but non lucratif et dispose de sa propre gouvernance. Sa légitimité tient précisément à sa capacité à porter une programmation artistique exigeante et cohérente dans la durée.

Notre mission culturelle nous impose de placer les contenus, les créateurs et les publics au centre de choix de programmation, qui s’effectuent donc selon des critères artistiques, culturels et sociétaux, en ligne avec notre raison d’être. Cette indépendance n’empêche pas l’existence d’une culture commune avec le groupe, notamment sous l’angle de l’attention portée à la créativité, au vivre ensemble et à la responsabilité sociale et environnementale. Mais cette culture commune ne signifie en aucun cas que la Fondation puisse constituer un outil de promotion d’une marque ou d’un produit.

Les lois Évin (sur le tabagisme et l’alcoolisme) et Aillagon (sur le mécénat et les fondations) rendent cette distinction particulièrement évidente. Elles nous obligent à maintenir un cloisonnement assez hermétique entre l’activité culturelle et artistique de la Fondation et l’activité industrielle et commerciale de l’entreprise. Dès lors, cette vigilance se traduit très naturellement dans les projets accueillis et nos cadres de programmation et de communication.

Je considère que ce cadre juridique, puisque solide et intelligible de tous, protège la mission d’intérêt général de la Fondation et l’indépendance morale des créateurs soutenus, afin que la création puisse à l’intérieur s’y épanouir librement.

Tiphaine GOURLAY


Le cloisonnement s’impose effectivement comme une évidence.
Une autre caractéristique de la Fondation est le fait qu’elle est ancrée dans le paysage cognaçais mais rayonne dans tout le territoire français notamment via des partenariats et hors les murs.

Quelle est la cible de vos activités et comment parvenez-vous à allier ancrage territorial et portée nationale voire internationale ?

Maxime Heylens


Nous nous adressons à des publics très divers. Il y a bien sûr les visiteurs locaux, désormais familiers de nos propositions, et les visiteurs avertis, voire professionnels, habitués du design et de l’art contemporain. Mais notre ambition est beaucoup plus large, raison pour laquelle nous déployons un effort constant pour atteindre les familles, les scolaires, les étudiants, mais aussi les touristes et plus généralement les personnes qui franchissent parfois pour la première fois la porte d’un lieu culturel.

Cette diversité implique un important travail de médiation. L’accès aux propositions culturelles est facilité d’une part par un principe de gratuité et une politique d’accessibilité, indispensables, mais il relève aussi d’une démarche intellectuelle et sensible. Nous cherchons à multiplier les portes d’entrée, qu’il s’agisse de formats de visites et d’expériences, comme de manières sans cesse renouvelées de raconter les œuvres et de rencontrer les créateurs. A titre d’illustration, la Fondation a récemment obtenu le label Tourisme & Handicap, qui reconnaît notre engagement en faveur de l’accessibilité à destination en particulier des 4 formes de handicap.

Notre ancrage territorial n’est pas un simple élément d’identité, il constitue souvent une méthode de travail.

Nous développons des relations avec les collectivités et les acteurs culturels, éducatifs, touristiques, économiques et associatifs. Ces coopérations, « à la carte » selon les projets, permettent notamment d’inscrire nos actions dans les parcours d’éducation artistique et culturelle et de faire émerger des initiatives coconstruites par les acteurs d’un même écosystème. Dans le même temps, les artistes, designers et chercheurs que nous accueillons viennent d’horizons parfois lointains. Ils apportent d’autres regards, en dialogue avec les ressources, les récits et les problématiques locales.

Notre ambition est précisément de relier ces deux échelles : faire de notre terrain d’expérimentation, Cognac, à la fois un point de départ et une fenêtre sur l’ailleurs.

L’ancrage local et le rayonnement international se nourrissent donc mutuellement.

Tiphaine GOURLAY


Sur un tout autre sujet, le groupe Pernod Ricard possède une autre fondation d’entreprise bien connue qui porte son nom.
Comment vos deux structures se distinguent-elles et se complètent-elles ?

Maxime Heylens


La Fondation Pernod Ricard est effectivement l’autre acteur culturel du groupe. Nos deux fondations partagent une même conviction : la création contemporaine est un espace d’émancipation et de transformation. Concrètement, elles défendent toutes deux la gratuité, l’ouverture aux publics et l’accompagnement des créateurs. Mais elles le font depuis des histoires et des situations différentes, dans des temporalités et avec des moyens qui leur sont propres.


La Fondation Pernod Ricard est historiquement focalisée sur le soutien à la scène artistique en France. Implantée à Paris, place forte de l’art contemporain, elle développe des expositions, des rencontres et des éditions qui jouent un rôle important d’accompagnement et de visibilité pour les artistes et les commissaires basés en France. Cette démarche s’inscrit dans la continuité de Paul Ricard, fondateur du groupe qui entretenait déjà une relation privilégiée à l’art et aux artistes.


La Fondation d’entreprise Martell est, pour sa part, intrinsèquement connectée au territoire des Charentes, où elle s’inscrit dans un contexte singulier : celui d’un patrimoine industriel réhabilité, transformant un outil de production de spiritueux en un lieu dédié à la création artistique. Cet ancrage est essentiel, dans la mesure où il traduit la volonté de l’entreprise d’apporter une contribution différente à la communauté locale, en participant à la vitalité culturelle d’un territoire fortement structuré par l’univers du cognac, mais longtemps dépourvu d’une institution d’envergure consacrée à la création contemporaine. La Fondation d’entreprise Martell, enfin, se caractérise par la place centrale accordée à la production, notamment à travers ses ateliers où se développent les projets de résidences pour les créateurs et les séances d’initiation pour le grand public.

Tiphaine GOURLAY


Nous comprenons que ces deux fondations ont la même conviction mais des identités propres, du fait de leur histoire, de leur lieu d’implantation et de leur raison d’être.

En cette période de rentrée, il est d’usage de dresser un bilan et d’établir des résolutions ! Quel est, à titre personnel, le projet des derniers mois dont vous êtes le plus fier ? Et quelles sont les trois priorités de la Fondation pour l’année scolaire à venir ?

Maxime Heylens


Je me permettrai de citer 2 projets dont je retire une certaine fierté.

Le premier n’est pas tout à fait récent, mais connait en ce moment une nouvelle phase : l’Archive Vivante, amorcée en 2023 pour inventorier les ressources du territoire (matières, rencontres, données…) et les connecter aux projets de résidences, entre en phase de développement (pour plus d’informations). Elle devrait aboutir à l’horizon 2027 sur un outil de transmission pour les publics qui, à mon sens, peut devenir un vrai marqueur du territoire.

Ces derniers mois, un accomplissement sans doute moins spectaculaire qu’une exposition, mais déterminant pour l’avenir, fut la prorogation de la Fondation jusqu’en 2030 à budget constant.

Cette décision du conseil d’administration, malgré un contexte économique contraint, confirme la confiance de l’entreprise dans le projet et nous donne la visibilité nécessaire pour inscrire les programmes dans la durée. Elle reconnaît en sous-texte le chemin parcouru depuis 2017 par toute l’équipe et nous invite, positivement, à nous projeter dans une nouvelle étape.

Pour l’année à venir, nous pourrions formuler les trois priorités suivantes :


La première est de consolider notre programme de résidences. A travers notre nouvel appel à projets publié au début de l’été et qui aura reçu plus d’un millier de candidatures, nous voulons continuer à offrir aux artistes, designers et chercheurs un environnement de travail toujours plus adapté et stimulant, tout en densifiant la restitution et le partage de leurs recherches avec les publics et les professionnels.


La deuxième est d’approfondir notre déploiement territorial à plusieurs échelles. Cela passe par la poursuite de partenariats avec les acteurs régionaux, mais aussi par l’inscription de certains projets dans des réseaux nationaux et internationaux lorsque cela donne davantage d’impact à la mission de la Fondation. C’est précisément le sens de l’accueil exceptionnel des collections nationales du Centre Georges Pompidou en 2027, à l’occasion du cinquantenaire du Centre et des 10 ans de la Fondation, en partenariat avec l’agglomération de Grand Cognac.


La troisième est de préparer l’avenir du lieu et de ses usages. Cela concerne notamment l’évolution des espaces pour les publics, le développement des ateliers et donc la concrétisation des usages de l’Archive Vivante. Dans un contexte budgétaire exigeant, nous travaillons à hiérarchiser ces chantiers tout en maintenant une ambition culturelle forte.

Tiphaine GOURLAY


Voici une rentrée pleine de perspectives réjouissantes !
Sur un plan plus technique, vous animez une équipe à taille humaine où la polyvalence est clé et vous portez vous-même la casquette juridique en tant que Secrétaire Général.

Quels sont les principaux enjeux juridiques que vous avez à traiter au quotidien ?

Maxime Heylens


Le droit intervient dans pratiquement toutes les dimensions de notre activité, mais son rôle doit rester celui d’un facilitateur. Il ne s’agit pas de réglementer la création à l’excès, mais de construire un cadre qui permette aux créateurs, aux partenaires, aux publics et à l’équipe de travailler dans des conditions claires et équilibrées.


Le premier enjeu est celui du statut même de la fondation d’entreprise et de sa gouvernance. Nous devons respecter les dispositions légales et réglementaires qui encadrent les fondations d’entreprise, à travers le fonctionnement de son conseil d’administration, l’utilisation de la dotation pluriannuelle et les diverses déclarations administratives.


Le deuxième enjeu concerne la contractualisation des projets. Chaque résidence, exposition, commande ou partenariat soulève des questions spécifiques : du calendrier aux responsabilités, en passant par les assurances, le transport ou le gardiennage, entre autres. Par exemple, une seule exposition induit généralement des contrats de commissariat, de commande d’une scénographie ou d’une identité visuelle, de prêt d’œuvres, d’assurance, de coproduction, de résidences… L’objectif est d’anticiper les difficultés sans alourdir inutilement la relation.


Le troisième grand domaine est la propriété intellectuelle. Nous devons protéger les droits moraux et patrimoniaux des créateurs tout en obtenant les autorisations nécessaires pour présenter, reproduire, documenter et communiquer autour des œuvres. Il faut également encadrer précisément les crédits, les mentions de soutien et les usages des images, a fortiori pour les projets de design où la frontière entre prototypage et œuvres abouties est souvent à géométrie variable.

À cela s’ajoutent les lois Evin et Aillagon déjà citées, les règles applicables aux établissements accueillant du public (ERP), le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) ou encore les déclarations afférentes aux structures dédiées aux créateurs (Société des Auteurs dans les Arts Graphiques et Plastiques - ADAGP, Sécurité sociale des artistes-auteurs – ex-Agessa, Guichet unique du spectacle occasionnel - Guso…).

La singularité du poste tient au fait qu’il faut articuler tous ces sujets avec la réalité très concrète des projets artistiques, d’autant plus lorsqu’ils sont expérimentaux, évolutifs coproduits avec des partenaires aux cultures professionnelles variées. Le principal enjeu consiste donc à rendre le cadre juridique compréhensible et proportionné.

Un bon contrat doit protéger la Fondation mais aussi créer de la confiance, définir équitablement les responsabilités et permettre au projet d’aboutir dans le respect de chacun.

Tiphaine GOURLAY


Je suis évidemment parfaitement alignée avec cet impératif de placer le juridique au service des projets. Un immense merci Maxime ; cet échange nous a permis de mieux comprendre la raison d’être, le fonctionnement, les projets mais également les enjeux de la Fondation Martell et de sa direction.